J’ai raté mon tableau : j’aurais dû faire confiance à mon flow créatif !

As-tu déjà regardé un tableau que tu avais peint et pensé : « raté » ?
J’ai vécu ce sentiment de plein fouet ces dernières semaines. Pourtant, en y regardant de plus près, je réalise que ce verdict dit bien plus de moi que de mon tableau…

Depuis presque un an, je m’aventure dans l’abstraction. Je peins à l’acrylique pour la première fois. Je travaille la couleur, le geste, la matière. Et parfois, je m’acharne là où je devrais simplement faire confiance à ce qui émerge — faire confiance à mon flow créatif.

Tableau raté 2
Dernier état de mon tableau « raté »

I. Pourquoi j’ai voulu faire ce tableau abstrait

Cette plongée dans la peinture abstraite n’est pas anodine pour moi.
Elle concentre, en même temps, trois apprentissages qui me sont essentiels:

  • J’apprends l’acrylique, un médium que je n’avais jamais touché.
  • Je reconstruis mon rapport à la couleur. J’avais toujours raisonné en valeurs, en contrastes de lumière.
  • Je travaille toujours à libérer mon geste, que je retiens encore trop à mon goût.

Je pars difficilement d’une page blanche, aussi, pour me lancer, j’ai voulu prendre un point d’appui.
Quoi de mieux que les Texturologies et surtout les Paysages de Jean Dubuffet?
Ses Paysages m’attirent pour des raisons précises:

  • Ligne d’horizon très haute qui rompt avec la composition classique.
  • Matière épaisse, grattée, travaillée.
  • Multitude d’éléments figuratifs bruts mêlés à des tracés abstraits et énergiques.

Cette présence physique de la peinture me séduit autant par son esthétique brute, un peu “sombre” et amusante que par son audace.
Je suis très sensible à cette façon d’assumer la matière, de ne pas lisser, de laisser les traces. Garder les “imperfections” est, pour moi, le témoignage d’un travail à bras le corps: des traces de vie et d’énergie pures.

Malgré ma petite année d’apprentissage, j’ai déjà remarqué une tendance bien installée : je prends trop peu de peinture! Une habitude de peintre au lavis certainement?
Voulant saisir la liberté qu’offre la peinture à l’acrylique, je me suis lancée dans ce nouveau projet…

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Tableau m’ayant inspirée pour le travail de la matière

II. Tableau raté : les mécanismes qui façonnent notre jugement

Pourquoi j’ai progressivement “raté” mon tableau

J’ai passé plusieurs semaines sur ce tableau. Durant mes séances de trois heures, j’ai:

  • pris le temps de bien travailler le fond
  • repris la partie haute et la découpe entre les zones : plus floue, plus nette, plus clair, plus sombre…
  • introduit des motifs figuratifs bruts, puis en ai couvert certains

J’ai cru abandonner un instant mais y suis revenue la semaine suivante. Et encore après.
Je prenais plaisir à retrouver l’oeuvre, j’essayais divers outils, tentais de nouveaux gestes…
Mais alors pourquoi cette incapacité à voir clair ?

Il arrive souvent de ne plus aimer son tableau après plusieurs semaines de travail.
La psychologie cognitive apporte des réponses: ce que j’ai vécu devant ce tableau n’est pas un manque de talent.
Il s’agit d’une combinaison de trois mécanismes qui agissent ensemble, à notre insu:

La fatigue cognitive
Elle s’installe après un effort mental prolongé. Chaque retour sur le tableau mobilise les mêmes ressources attentionnelles. À force de revenir, de corriger, de décider, le cerveau tourne à vide.
En ajoutant ces couleurs très contrastées en dernière séance, j’ai pris une décision “audacieuse”: après tout, qu’est-ce que je risquais? Mon cerveau, à bout, cherchait certainement n’importe quelle issue!

L’adaptation perceptive — ou satiation perceptive
Le regard s’habitue à ce qu’il voit trop longtemps. Les nuances s’effacent, ce qui paraissait vivant ou intéressant nous apparait “plat”.
J’ai eu effectivement l’impression d’y voir, à maintes reprises, un banal magma de matière superposée!

La fatigue décisionnelle
Plus on prend de décisions, plus leur qualité baisse. Après maintes modifications, notre jugement n’est plus fiable.
Chacune de mes reprises impliquait une nouvelle série de choix (forme, couleur, geste, outil…). Ces choix ajoutés à mes doutes en matière d’abstraction ont fini par me perdre réellement!

Alors voilà : déclarer son tableau « raté » reléverait davantage de son état intérieur que d’une réalité!

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Étape avec ajout d’éléments figuratifs inspirés de méditations

Les 3 leçons essentielles que je retiens de ce « ratage »

En parcourant le catalogue de l’exposition Hauts Lieux (1994) consacrée à Dubuffet, j’ai eu un véritable éveil:

1.La matière

Les Texturologies et Paysages de Dubuffet sont de véritables magmas chaotiques. L’artiste y mêle des rebuts (plâtre, bout de ficelle, poussière d’atelier) pour représenter le monde dans sa véracité. Ces textures denses saturent l’espace de la toile comme un signe de renonciation aux valeurs admises, au savoir-faire.
J’utilisais précisément ce terme « magma » pour désigner, de façon péjorative, la lourde composition de mon exploration picturale. Je vois maintenant ce “magma “ comme un palimpseste de mes questionnements, de mes décisions, de mes actions. Cette matière massive et foisonnante témoigne de mon expression immédiate et spontanée.
Intensifier le phénomène pourrait bien transformer la force de l’oeuvre !

2. La maladresse

Pour Dubuffet, on doit sentir « les faiblesses et maladresse de l’homme dans tous les détails du tableau.” En psychologie positive, cet état de flow est décrit comme un geste qui permet d’ avancer sans se surveiller.
Depuis mon épiphanie avec l’etegami, j’ai intégré cette philosophie. J’en ai fait, comme le peintre, un langage et une posture qui m’aident à rester dans un état de flow créatif…
Pourquoi, dans ce cas, ma création ne pourrait-elle pas, comme une oeuvre d’Art Brut, laisser paraître mes processus mentaux, mes voies intérieures, dans leurs formes élémentaires et primitives?

3. L’intention

Dubuffet savait ce qu’il explorait: » la projection très immédiate et directe de ce qui se passe dans les profondeurs d’un être. » De mon côté, j’ai voulu relever tous les défis en même temps.
Désormais, je poserai une seule question avant chaque reprise. Une intention à la fois, rien de plus.
Le principe taoïste du non-agir enseigne justement cela. Plus l’intention est claire et focalisée, plus les choses se mettent en place d’elles-mêmes. Avec ce principe du wu wei, il s’agit de créer les conditions favorables puis lâcher prise sur le résultat.
Clarifier mon intention avant de peindre sera précisément une façon de préparer le terrain pour laisser le geste libre surgir.

Tableau raté: Dubuffet 3
Composition audacieuse qui assume pleinement son propos et son thème

III. Comment transformer un tableau raté en terrain d’exploration

Durant des semaines, je n’ai pas cherché à sauver ce tableau “raté” mais continué à l’explorer. Il y a pourtant eu un moment où je l’ai vu comme un tableau “raté”…
Je comprends aujourd’hui que ce jugement, en plein work in progress, a certainement bloqué mon élan naturel.
Voici ce que cette expérience m’a appris concrètement:

Faire une vraie pause. Durant ces semaines, je suis revenue sur le tableau après plusieurs jours sans le toucher. Le regard reposé, je voyais les choses différemment. Mais la vraie pause commence maintenant. Je laisse le catalogue de Dubuffet infuser et mûris mes intentions avant de retoucher la toile.

Changer de regard sur ce qu’on fait. Reprendre un tableau abandonné ne demande parfois que du temps et un regard plus reposé. Ce magma que je voyais comme un manque de lisibilité était peut-être simplement la matière qui s’imposait. On le sait, le regard qu’on porte sur ses créations dépend de nos perceptions, nos connaissances, nos croyances. Mais ce que l’on ne voit pas forcément c’est qu’il dépend aussi de ce qu’on ose valider!

Accepter le regard des autres — sans en dépendre. Je travaille dans un atelier avec d’autres personnes pour me nourrir de leurs retours. Cette expérience m’a permis de réaliser que j’avais peut-être encore besoin de validation…
Alors je me fais une promesse : rester encore plus attentive à mes propres sensations, à ce qui émerge en moi avant de chercher l’approbation extérieure.

Tableau raté: Dubuffet 8
Geste libre, énergique et découpe osée de la ligne d’horizon

Un tableau « raté » nous enseigne

Un tableau « raté » nous enseigne autant sur notre façon de créer que sur nous-mêmes.
J’ai passé des semaines à recouvrir, douter, corriger… En lisant sur Jean Dubuffet, j’ai compris ce que je vivais. Mon geste était juste mais mon regard s’était épuisé à force de juger.

Le principe taoïste du wu wei invite à agir sans forcer — à suivre le flux naturel de ce qui émerge plutôt que de lutter contre lui. Appliqué à la création, cela signifie une chose simple : moins on s’acharne, plus le geste juste trouve sa place. La pause devient alors précieuse — non pas pour évaluer, mais pour revenir à soi et laisser surgir la prochaine intention.

Tu as sûrement toi aussi des créations que tu as déclarées « ratées » trop vite. Ton intuition savait peut-être déjà où elle allait. Donne-lui le temps et l’attention qu’elle mérite.

Retrouve-nous sur le groupe Facebook Rêve Debout: tu y trouveras de la bienveillance, des partages, des outils et des défis !
Et voici, si besoin, une épingle à enregistrer dans ton tableau Pinterest:

Tableau raté: pinterest

Résumé:

Rater un tableau abstrait arrive à tous les artistes. Avant de renoncer à cette création, la psychologie cognitive nous invite à questionner notre regard au moment du jugement. 3 clés permettent de transformer un tableau raté en véritable terrain d’exploration.

FAQ :

  • Pourquoi est-ce qu’on trouve son tableau raté ?
    La surcharge mentale et l’épuisement perceptif faussent notre jugement après plusieurs séances de travail intensif. On ne voit plus l’œuvre telle qu’elle est, mais telle que notre regard épuisé la perçoit.
  • Comment savoir si un tableau abstrait est vraiment raté ?
    Laisser reposer le tableau plusieurs jours ou semaines. Ce qu’on déclarait raté peut révéler une énergie et une matière insoupçonnées.
  • Comment reprendre un tableau abandonné ?
    Reprendre un tableau abandonné demande avant tout de clarifier son intention. Se poser une seule question avant de retoucher la toile suffit souvent à retrouver son flow créatif et à relancer le geste librement.
  • Comment sauver un tableau raté à l’acrylique ?
    La peinture à l’acrylique offre une liberté précieuse : tout peut être recouvert. Plutôt que de chercher à sauver un tableau raté, mieux vaut le considérer comme un palimpseste — une couche supplémentaire qui enrichit l’œuvre en devenir.

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1 réflexion sur “J’ai raté mon tableau : j’aurais dû faire confiance à mon flow créatif !”

  1. Merci Sylvie pour ce partage très personnel. J’ai aimé suivre ton introspection et ce voyage à travers ton chemin de création. C’est passionnant.

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